Article écrit par Gilles Cornette pour le bulletin municipal de 2006, d’après les notes confiées par Monsieur Jacques LABUSSIERE.

Sur les faits de la dernière guerre mondiale,les témoignages directs sont aujourd’hui rares et ceux qui nous parviennent n’en ont que plus de force.

A l’heure ou le spectre de la peste brune envahissait toute l’Europe, où l’horizon des hommes prenait la forme de l’horreur, l’indescriptible horreur où les instincts les plus vils prenaient le pas sur l’honneur, des hommes et des femmes se sont levés. Ils ont su dire non, ont su puiser en eux la force de se surpasser pour atteindre l’héroïsme. Car c’est bien de cela dont il s’agit, des Héros, qui n’ont pas craint de risquer leur vie et celles de leur famille, pour une « certaine idée de l’Humanité ». Chacun a du puiser au plus profond de lui-même, nourri de sa culture ou de sa simple sensibilité, afin de trouver les ressources pour résister à l’insupportable.

Grâce au témoignage de Monsieur Jacques LABUSSIERE, son fils, Marseilles-lès-Aubigny a, aujourd’hui, l’honneur de célébrer la mémoire d’un grand homme, dont l’histoire nous était inconnue. Aux côtés des marseillois qui se sont illustrés dans la Résistance aux occupants nazis, et dont le plus connu est Roland CHAMPENIER, célébré tous les ans, la municipalité va ménager une place légitime à Louis LABUSSIERE, instituteur, nommé à Marseilles-lès-Aubigny fin 1940.

Le 9 mai 1944, devant les enfants de sa classe, il est arrêté par une vingtaine d’agents de la Gestapo de Bourges, sous le commandement du sinistre Paoli qui sera son tortionnaire.

D’un père instituteur et secrétaire de Mairie et d’une mère receveuse des postes, il naît en 1896 à Saint Eloy de Gy (Cher). Son père est un de ces « Hussards noirs de la République » chers à Jules Ferry. En mars 1915, Louis LABUSSIERE obtient le Brevet Supérieur et termine ainsi sa formation à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Bourges. La veille de l’anniversaire de ses 19 ans, le 5 avril 1915, il est incorporé au 10ème R.I. Il poursuit alors une formation d’élève Aspirant, successivement à Joinville, puis Saint Cyr l’Ecole.

Puis il entre dans la guerre, la « grande guerre », celle qui devait être la « Der des Ders » et qui a fait des millions de morts. Aspirant, puis Sous-Lieutenant dans plusieurs Régiments d’Infanterie, il combat sur le front de Verdun, aux Forts de Vaux et de Douaumont. Il est blessé à Verdun, en janvier 1917 et subit 3 mois d’hospitalisation. Promu Lieutenant en juin 1918, il continue la guerre jusqu’à sa démobilisation, en septembre 1919.

C’est un homme qui vient de vivre 4 ans de guerre, dans les conditions que l’on sait, qui revient à la vie civile. Nommé instituteur à Mehun sur Yèvre, il y restera 22 ans.

En dépit des épreuves qu’il a traversées et qui ont brisé tant d’hommes et de familles, il s’investit dans le milieu associatif (harmonie municipale, section rugby) et devient le responsable de la section locale de la Ligue Française pour la Défense des Droits de l’Homme et du Citoyen (qui sera dissoute plus tard par le Gouvernement de Vichy). Avant le Congrès de Tours (25 décembre 1920), qui vit la scission entre les futurs Parti Socialiste et Parti Communiste Français, il adhère à la S.F.I.O. (Section Française de l’Internationale Ouvrière).

Il a déjà connu l’horreur des tranchées, a souffert dans sa chair, mais a su se reconstruire et dépense sans compter son énergie, au service des autres. Il s’agit bien, déjà, de la marque d’un grand homme, infatigable militant humaniste qui n’a rien abdiqué de sa foi dans l’homme.

Promu Capitaine de Réserve en 1935, il est rappelé sous les drapeaux en août 1939. Louis Labussière a alors 43 ans.

Mais, bien vite, c’est la débâcle. Il appartient au Service Militaire des Chemins de Fer (S.M.C.F.), à Beaune, et le 23 juin 1940, il assure le passage des derniers trains de soldats qui se replient. Il quitte lui-même la ville alors que les troupes allemandes y font leur entrée. Il est démobilisé le 30 juillet 1940 à Nîmes.

Il reprend son poste à l’école de Mehun sur Yèvre en octobre 1940.

Seulement quelques semaines après, il apprend, par l’Inspection Académique du Cher, son « déplacement d’office », sur ordre du Gouvernement de Pétain, à l’autre bout du département. Il doit prendre la Direction de l’Ecole de Garçons de Marseilles-lès-Aubigny où il enseigne dans la classe du Cours Moyen et du Certificat d’Etudes.

Quel est alors le danger que représente cet homme aux yeux du pouvoir vichyste ?
Son engagement humaniste et associatif en fait-il un suspect ?

L’« Etat Français » est déjà à l’affût des fonctionnaires qui pourraient nuire à la transformation de la société, imposée par l’occupant et opportunément mise en oeuvre par Pétain.

C’est dans notre commune que Louis LABUSSIERE se distinguera encore, car il n’accepte pas l’Armistice de 1940. Nul doute que dès lors, son éthique, son caractère volontaire et son courage lui font saisir les opportunités de résister à l’occupation allemande.

Et c’est naturellement qu’il se rapproche des réseaux qui naissent localement, dès 1942, au sein desquels s’active un autre marseillois célèbre, Roland Champenier. (1)

Voici ce dont témoigne son fils, Jacques, sur ses actions à l’époque :

“Il procède alors à des distributions de tracts, de journaux clandestins, confectionne des “fausses” pièces d’identité pour les résistants. Il reçoit fréquemment et secrètement à son domicile, le commandant Roland CHAMPENIER, alors âgé de moins de 20 ans, (qui bénéficie ainsi des conseils et de l’expérience militaire du capitaine de réserve Labussière) pour programmer les actions et les “coups de force” du maquis “Cher-Nièvre”. Louis LABUSSIERE est alors le “père tranquille” qui représente ce maquis aux réunions régionales F.T.P.F. qui se tiennent généralement à Bourges.”

C’est le 9 mai 1944, que Louis LABUSSIERE est arrêté. La classe est cernée par la Gestapo. Toute fuite est impossible.

Il voit alors s’approcher un homme qu’il connaît. Il s’agit de l’ancien commis de perception de Mehun sur Yèvre. Recruté par les Allemands, celui-ci porte désormais l’uniforme nazi et se montre particulièrement “actif” et “motivé” par la traque des résistants. Il se nomme Pierre Paoli et son nom résonne encore, de sinistre mémoire, pour les habitants de la région.

Le nom de Louis LABUSSIERE vient d’être cité par un résistant arrêté et torturé par Paoli, le Docteur Piton, de Jouet sur l’Aubois. Ce dernier n’a pu soutenir les souffrances infligées et a donné son nom (2). Pour Paoli, l’occasion est trop belle de réduire à l’impuissance celui dont il connaît la popularité que lui a valu son action publique à Mehun. Le souvenir qu’il a gardé de Louis Labussière ne peut que lui donner à penser qu’il a affaire, là, à un “gros poisson” de la Résistance.

Louis LABUSSIERE est incarcéré dans les locaux de la Gestapo, rue Michel de Bourges (près de La Poste) et Paoli va alors procéder, personnellement, à son interrogatoire en lui infligeant de terribles tortures.

Voici des extraits du récit qu’en fait Louis LABUSSIERE, le 24 novembre 1944 (3) :

(..). Le 11, j’étais descendu dans les caves de la Gestapo, rue Michel de Bourges et la torture commençait.
Le chef français Paoli me fit croire que ma femme était arrêtée et que, si je ne parlais pas, “ce serait elle qui chanterait”.
Le 11, je fus battu deux fois au nerf de bœuf. Pour recevoir les coups, je devais me courber sur un banc, les muscles des cuisses et des mollets bien tendus. Je recevais d’abord une trentaine de coups d’un grand nerf de bœuf, ensuite la séance continuait avec un autre instrument, muni d’une boucle à l’extrémité. (…) Quand la séance était finie, j’étais enfermé dans une cellule absolument noire et infecte, sans matelas, sans paillasse, à même le ciment.
Cette cellule avait environ 2 mètres sur 1m50. Dans le fond se trouvait un seau hygiénique absolument plein duquel il était presque impossible de se servir à cause des menottes. Je me roulais donc dans l’ordure répandue dans toute la pièce.
Le 12, j’étais battu 3 fois. Je recevais ce que Paoli appelait “mon petit déjeuner, mon déjeuner et mon dîner”.
Le 13, je recevais 4 séances et le 14, une seulement, le matin. Je ne recevais aucune nourriture. (…)
Le 14 à 18 heures, je fus emmené à nouveau à la chambre de torture. Je ne pouvais plus me traîner. Avant de me faire entrer, Paoli me dit : “Je te donne 5 minutes pour me dire tout ce que tu sais; si dans 5 minutes tu n’as rien dit, tu seras fusillé à 3 heures, ta femme le sera à 6 et ton gosse sera envoyé en Allemagne. Devant mon mutisme, au bout d’un moment, il ajouta : “Il te reste deux minutes”. (…). Puis, après avoir parlé en allemand et ri avec les boches qui étaient présents et avec sa dactylo, il sortit une glace de sa poche, me la mit sous le nez et me dit : “Regarde ta gueule, tu vois comment on peut mettre un homme en cinq jours, tu n’as pas fini d’en voir”. Il ajouta : “Maintenant, sors d’ici, tu nous empoisonnes.”
J’étais en effet couvert d’ordure, des pieds à la tête. Il me fit monter en voiture et me reconduisit en cellule. Je ne l’ai heureusement jamais revu.
Pendant ces 5 jours, j’avais reçu certainement plus de 700 coups de nerf de bœuf. (…) Le 23, je partais à Orléans avec une plaie à la fesse gauche de 10 x 10 et une à la fesse droite de 24 x 18. J’avais une nécrose complète des tissus (peau et muscles).
Dans le wagon à bestiaux qui nous emmenait et dans la salle de police de la prison militaire où nous fûmes conduits, mes camarades de détention étaient obligés de se boucher le nez car les chairs avaient pourri sur moi. (…) A cause de la gravité de mes plaies, je fus admis à l’infirmerie (du camp de Compiègne, ndlr) et j’évitai tous les départs pour l’Allemagne.
L’arrivée rapide et un peu inattendue des Américains permit notre libération (…) »

Ce récit en dit long sur l’horreur subie par les hommes et femmes qu’on voulait faire parler.

Libéré, le 23 août 1944, par les troupes américaines, Louis LABUSSIERE témoigne quelques jours après, sur les ondes de la toute nouvelle radio qui remplace « Radio Paris » (4). Louis Labussière est alors le premier prisonnier libéré à donner des informations sur les méthodes utilisées par les nazis.
C’est à l’occasion de cette radiodiffusion que sa femme et son fils apprennent qu’il est vivant.

De retour à Marseilles-lès-Aubigny, physiquement très diminué, il reprend progressivement son poste d’instituteur.

Pendant le procès de « l’affaire Paoli », le juge d’instruction Jean CHAQUET relate les tortures infligées à Louis LABUSSIERE. La presse se fait largement écho du déroulement du procès, relatant de larges passages de son témoignage.

Paoli, condamné à mort par la Cour de Justice du Cher, est fusillé le 15 juin 1946 sous le regard de ses juges, avocats, autorités de police et celui de résistants, dont Louis LABUSSIERE.

Le témoignage de Louis LABUSSIERE est lu lors du procès des grands criminels de guerre devant le tribunal militaire international qui siège à Nuremberg (nov. 1945 à oct. 1946).

En octobre 1945, après 5 années passées à Marseilles-lès-Aubigny, Louis LABUSSIERE est nommé Directeur de l’école de Pignoux (à Bourges), à sa demande, entre autres pour lui permettre de recevoir les soins que son état nécessite. On lui confie alors le poste de Président du Comité d’Epuration du Cher. Il est aussi membre titulaire de la Commission Départementale des Déportés et Internés Résistants.

En 1947 il reçoit la médaille de la Résistance avec rosette et en 1950, il est nommé Chevalier de la Légion d’Honneur.

C’est en octobre 1951 qu’il prend sa retraite. Moins de 7 ans plus tard, le 15 avril 1958, il décède à l’Hôtel Dieu de Bourges. Il ne s’était jamais complètement remis des traumatismes subis sous la torture de Paoli.

En 1959, le Ministre des Anciens Combattants et Victimes de Guerre décide que, sur son acte de décès, soit portée la mention : « Mort pour la France ».

Louis LABUSSIERE fait partie de ceux, nombreux mais souvent inconnus aujourd’hui, qui ont tout donné, avec abnégation et sans peur de leur propre sacrifice, pour que jamais ne triomphe la barbarie.

A l’heure où j’écris ces lignes, personne n’ignore l’ignominie du régime nazi. Et même si quelques négationnistes crachent encore leur venin quelquefois, j’ose croire que, plus jamais en Europe, une population entière ne pourra se laisser entraîner par un dictateur, si adroit soit-il.

Mais entre 1940 et 1945, les hommes comme Louis LABUSSIERE, Roland CHAMPENIER et ses camarades n’étaient pas si nombreux à résister, et ils tombaient souvent sur dénonciation d’autres français.

Dans ce climat sordide, quel courage leur a-t-il fallu !

Certains pouvaient en plus construire leur engagement sur une « philosophie » personnelle, alimentée par un héritage culturel, familial. Nul doute que dans les périodes de réflexion, de crainte inévitable, l’exemple du « Hussard Noir de la République », son père, éclairait la route de Louis LABUSSIERE.

C’est bien au bénéfice des plus grands principes humains que ces hommes et ces femmes ont gagné.
Ils ont combattu la jalousie, la peur, la cruauté. Ils ont cru en l’intelligence, la bonté, la solidarité. Ils ont cru en l’Homme.

Sachons, aujourd’hui, cultiver l’héritage de ces exemples.

Sommes-nous suffisamment « éveillés », vigilants sur l’état de notre démocratie ?

Sommes-nous capables, aujourd’hui, de discerner les dangers qui nous poussent vers une nouvelle honte ?

Pour terminer cet hommage, laissons la parole à M. René Henry, secrétaire fédéral de la SFIO qui, lors de l’enterrement de Louis LABUSSIERE, déclara dans son discours :

« Malgré les souffrances qu’il avait endurées, jamais je ne l’ai entendu prononcer des paroles de haine envers quiconque (…) Animé d’une volonté farouche, mais en même temps sensible, généreux et dévoué, tel est l’ami que nous pleurons »

Gilles CORNETTE

Merci à M. Jacques LABUSSIERE pour toutes les informations fournies, sans qui cette histoire nous serait inconnue.


(1) Un certificat d’appartenance à la Résistance Intérieure Française, n° 20943, fait état de son entrée officielle au sein du Front National – F.T.P.F (Francs Tireurs et Partisans Français), le 1er novembre 1942. Ce nom n’a bien sûr rien à voir avec le sinistre parti politique que nous connaissons aujourd’hui.

(2) Jamais Louis LABUSSIERE ne lui en tint rigueur. Ils se retrouvèrent à la prison du Bordiot, Bourges, puis à Compiègne où le Dr Piton tenta de soulager ses souffrances. Le Dr Piton fut déporté et ne revint jamais des camps de concentration.

(3) Une copie de cette déclaration, écrite de sa main, nous a été transmise par son fils. Pardon de ne pas avoir pu, pour des raisons techniques, livrer ici ce témoignage dans son intégralité. Le texte complet est consultable au bas de cette page.

(4) Radio Paris fut pendant toute l’occupation, l’organe officiel de la collaboration française (« Radio Paris ment, Radio Paris ment, Radio Paris est allemand » pouvait-on entendre sur les ondes de la BBC, sur l’air de « La coucaracha »).

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